Depuis la Première Guerre mondiale, l'expérience a perdu de sa valeur, ce que l'on a soi-même vécu n'est quasiment plus mis en mots et transmis d'une génération à l'autre. Benjamin livre là une poignante réflexion sur la beauté de ce qui disparaît, le sens de l'histoire et notre attitude ambiguë vis-à-vis du passé. Continue reading

Notes

La diffusion du roman n'est possible qu'avec l'invention de l'imprimerie. Ce qui se transmet oralement, la marchandise de l'épopée est d'une tout autre nature que ce qui constitue le fond du roman. Le roman se détache de toutes les autres formes de littérature en prose — les contes, les légendes, et même les nouvelles — par le fait qu'il ne provient pas de la tradition orale ni ne vise à s'y intégrer. Mais il se distingue avant tout de l'acte de raconter. Le conteur tire ce qu'il raconte de l'expérience, de la sienne propre et de celle qui lui a été rapportée. Et il en fait à nouveau une expérience pour ceux qui écoutent ses histoires. Le romancier s'est détaché de son environnement. La salle d'accouchement du roman est l'individu sa solitude, l'individu qui n'est plus capable exprimer sur un mode exemplaire ses désirs plus importants, qui, n'étant pas lui-même homme de conseil, ne peut donner le moindre conseil.

Le conte ainsi décrit m'évoque l'agilité par la pratique : on décrit des règles, on crée un cadre, on place tout le monde au même niveau. Tout·e participant·e est à même de reproduire l'événement vécu en commun — modulo l'aisance de son organisation. Aisance qui grandit avec l'expérience, en répétant l'exercice à nouveau.

Comme le conteur narrant ses histoires encore et encore.

Par ailleurs, nous pouvons observer comment, avec la domination progressive de la bourgeoisie — dont la presse est l'un des instruments les plus importants à l'âge du capitalisme avancé —, une forme de communication émerge (…). Cette nouvelle forme de communication, c'est l'information. (…) désormais, on écoute moins la nouvelle qui vient de loin que l'information qui fournit un point d'appui pour saisir ce qu'il y a de plus proche.

Variante : on écoute la nouvelle venant de loin pour moins se saisir de ce qu'il y a de plus proche.

C'est facile de s'émouvoir d'une guerre et de réfugié·e·s.

Chaque matin nous rapporte les nouvelles du globe. Et pourtant, nous sommes pauvres en histoires remarquables. Il en est ainsi parce qu'aucun événement ne nous parvient qui n'ait truffé d'explications. En d'autres termes: bientôt, plus rien de ce qui se produira ne servira le récit ; bientôt, tout sera au profit de l'information.

L'information de la semaine dernière est constamment lessivée par l'actualité du jour. On ne s'en souvient déjà plus. Elle a prise sur nous tandis que l'inverse ne se vérifie pas.

Jacques Ellul décrit formidablement bien ce phénomène dans l'Illusion politique. Rolland Barthes également — dans ses Mythologies.

L'information tire sa récompense de l'instant où elle est neuve. Elle ne vit que dans cet instant, elle doit se livrer à lui entièrement et s'expliquer à lui sans perdre le moindre temps. Il en va autrement du récit, il ne se dilapide pas. Il conserve sa force condensée en lui-même et est capable de se déployer même après une longue période de temps.

La meilleure mesure d'un enseignement c'est de ne plus avoir besoin de l'enseignant/facilitateur — l'enseignement subsiste à travers celles et ceux qui l'ont reçu.

On en revient à l'horizontalité du savoir et de l'autonomisation des individus.

Plus le renoncement au dégradé psychologique vient naturellement au narrateur, plus la revendication de l'histoire à une place la mémoire de l'auditeur augmente, plus elle s'intègre parfaitement dans sa propre expérience, et plus il aura tendance finalement à la re-raconter un jour prochain ou lointain. Ce processus d'assimilation qui se fait en profondeur nécessite un état de détente qui devient de plus en plus rare. Si le sommeil est le summum de la détente corporelle, alors l'ennui est le summum de la détente spirituelle.

Pas étonnant que les conteurs étaient des vagabonds, marchants, bardes et marins.

Pas étonnant non plus que les enfants demandent à entendre une même histoire encore et encore.

J'aime marcher dans la nature, non pas avec objectif de performance mais plutôt avec une envie de prendre plaisir à être détendu, à profiter des systèmes vivants m'entourant.

Plus l'auditeur est dans un état oubli de soi, plus ce qu'il écoute s'imprime profondément en lui.

L'ennui à l'école ou au boulot sont autant de facteurs remettant le soi au cœur de la pensée, empêchant d'imprimer l'essentiel dans sa mémoire.

Le récit tel qu'il a longtemps fleuri dans la sphère du travail manuel et artisanal — du paysan marin et plus du citadin —, est lui-même pour dire une forme artisanale de communication.

De même avec les retours d'expérience pendant des conférences ou séminaires. On se souvient de l'expérience des autres. Elles traversent le temps. Les outils techniques changent, c'est du jetable.

Les conteurs ont tendance à commencer leur histoire en présentant les circonstances dans lesquelles ils ont appris ce qui suit, quand ils ne le font pas tout simplement passer pour quelque chose qu'ils ont vécu eux-mêmes.

L'homme de jadis imitait cette patience. Enluminures; ivoires profondément refouillés ; pierres dures parfaitement polies et nettement gravées ; laques peintures obtenues par la superposition dune quantité de couches minces et […] — toutes ces productions d'une industrie opiniâtre et vertueuse ne se font guère plus, et temps est passé où le temps ne comptait pas L'homme d'aujourd'hui ne cultive point ce qui peut point s'abréger.

— Paul Valéry

Depuis plusieurs siècles, on peut observer à quel point l'idée de la mort a perdu dans la conscience commune de son omniprésence et de sa force imaginative.

Au cours du XIXe siècle, à l'aide de ses institutions hygiéniques et sociales, privées et publiques, la société bourgeoise a réalisé un effet secondaire qui était peut-être son but principal : créer la possibilité pour les gens de s'épargner la vue des mourant.

La mort est la sanction de tout ce que le conteur peut rapporter. En d'autres termes : c'est à l'histoire naturelle que renvoient ses histoires.

Celui qui écoute une histoire est en compagnie du conteur ; même celui qui la lit fait partie de cette compagnie. Le lecteur d'un roman, en revanche, est seul.

Sont à l'opposé de cette horizontalité toutes les organisations mettant en avant un privilège, imposant une figure autoritaire ou où une personne décide pour le nombre.

Écouter et inclure, offrir et proposer, inviter et laisser à décider.

Un grand conteur prendra toujours ses racines dans le peuple, et avant tout dans les couches sociales composées d'artisans.

Le conte, qui est encore de nos jours le premier conseiller des enfants parce qu'autrefois il était le premier conseiller de l'humanité, survit en secret dans le récit.

Le conte nous renseigne sur les premiers arrangements de l'humanité pour se débarrasser du cauchemar que le mythe avait sur sa poitrine.
Il nous montre à travers la figure de celui qui est parti pour apprendre ce qu'est la peur ; que les choses dont nous avons peur ne sont pas opaques mais peuvent être percées par notre regard.

Le marketing d'aujourd'hui continue à entretenir le mythe.

Voyager en étant inscrit dans le temps réel et non dans la consommation ouvre le regard, rend humble et ouvre sur soi — et les autres.